Pour une « Nouvel » Biennale

Jean Nouvel, « Projet Jean Nouvel », manuscrit, [1976], fonds de la Biennale de Paris 1959-1985, Inha – collection Archives de la critique d’art.

Voilà, c’est le dossier Jean Nouvel. Par contre il est resté brut. Je te laisse voir si tu peux trouver quelque chose[1]. »

On me tend une chemise cartonnée, jaune pâle, peu épaisse, sortie de cet immense fonds de la Biennale de Paris. En épluchant son contenu avec soin – factures, notes d’honoraires, courriers et autres documents administratifs – un premier sentiment de déception laisse place à la curiosité. Au milieu, une chemise verte avec une inscription qui m’interpelle : « Projet Jean Nouvel ». A l’intérieur, un ensemble de dix-sept feuillets manuscrits : texte et dessins. L’écriture au feutre bleu révèle une prise de notes rapide. Il s’agit peut-être d’un brouillon. L’ensemble, toutefois structuré et avec peu de ratures, reste très fidèle au tapuscrit situé plus loin dans la chemise.

Le document a certainement été réalisé en 1976. Jean Nouvel[2] y dresse tout d’abord un bilan critique des Biennales de 1973 et 1975 avant de proposer une refonte pour celle de 1977 à venir.

Les VIIIe et IXe Biennales sont jugées trop élitistes et ont perdu leur objectif premier : « faire connaître, comprendre, aimer les jeunes créateurs[3] ». Une occasion pour l’architecte d’en façonner une redéfinition, rappelant que la Biennale de Paris est avant tout une manifestation et non une exposition. De ce fait, elle doit s’ouvrir, non seulement au plus grand nombre, mais aussi aux arts autres que plastiques. La « réponse réaliste[4] » de Jean Nouvel reconsidère la Biennale dans son rapport à la ville et à ses usagers, pour répondre à une échelle et un public différents.

Sa proposition prend la forme d’une « formule[5] ». Il imagine une Biennale vue sous l’angle de « l’art dans la rue »[6], tirant profit des espaces extérieurs et de ses supports existants, ainsi que des espaces intérieurs en lien direct avec la rue[7]. Dans cette conception fictive d’une manifestation itinérante, la Biennale investit les quartiers Saint-Germain et Saint-Michel à Paris, comme le montre le plan dessiné dans le dossier, et s’exporte ensuite dans plusieurs villes en France.

Ce document rend compte d’une période de remise en question pour la Biennale de Paris. Dans ce cadre, nous soulevons l’hypothèse selon laquelle Georges Boudaille[9] a proposé à l’architecte de présenter un projet sur le devenir de la Biennale, à la manière d’un concours d’idées. La proposition de Jean Nouvel affirme une vision très architecturale et urbaine qui est à replacer dans le contexte des politiques urbaines et culturelles du milieu des années 1970.

On ne connaît pas les réactions qui ont fait suite à ce document. Cependant, on sait que la nouvelle section « Architecture » est confiée à Jean Nouvel à l’occasion de la Biennale de 1977[10]. Cette période marque, dans un climat plutôt favorable à l’expression du fait architectural[11], une autonomisation et un retour de l’architecture dans l’intérêt public.

En ce sens, la Biennale d’architecture – au sein de la Biennale de Paris – devient en 1980, 1982 puis 1985, un lieu essentiel du débat théorique architectural[12], qui passe notamment par la publication de catalogues[13]. Jean Nouvel dessine, à travers les Biennales, une voie vers l’architecture contemporaine, dans un contexte marqué par la querelle moderne/postmoderne.

Ce manuscrit constitue donc un élément singulier dans les archives de la Biennale de Paris. En questionnant l’évènement, il est révélateur d’un état de la Biennale au milieu des années 1970, perçu par l’un de ses protagonistes. Loin d’être un document anecdotique, il contribue au contraire à l’écriture et à la compréhension de l’histoire de la Biennale de Paris.

Ronan Audebert

Le fonds de la Biennale de Paris (1959-1985) est l’un des plus importants des Archives de la critique d’art. Il totalise 13,21 mètres linéaires de bibliothèque et 56,59 mètres linéaires de documents de travail. La majeure partie du fonds se trouve à Rennes, mais d’autres documents d’archives sont conservés à la Bibliothèque Kandinsky, à l’Institut national d’histoire de l’art, à la fondation Maeght ainsi qu’à l’Institut national de l’audiovisuel. Composé d’archives photographiques, sonores et audiovisuelles, il présente également des dossiers sur la préparation et l’organisation des Biennales de 1959 à 1985 (dossiers de participation des artistes, courriers, bio-bibliographies, articles de presse, papiers administratifs, etc.).

Parcourir le fonds en ligne.

Depuis 2017, les ACA sont partenaire, aux côtés de la Bibliothèque Kandinsky et l’INA, du projet de recherche « 1959-1985. Au prisme de la Biennale de Paris », dirigé par Elitza Dulguerova à l’Institut national d’histoire de l’art.



[1] Propos tenus par Laurence Le Poupon, chargée des archives, lors de la remise du dossier en mains propres le 5 mars 2019.

[2] Jean Nouvel est architecte de la Biennale de Paris à partir de 1971, grâce notamment à l’appui de son ami Georges Boudaille qui en est le directeur. Il pratique alors la scénographie pour certaines expositions.

[3] Jean Nouvel, « Projet Jean Nouvel », manuscrit, [1976], Fonds de la Biennale de Paris 1959-1985, Inha – collection Archives de la critique d’art, p. 1.

[4] Ibid. p. 4.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 5.

[7] Les dessins qui illustrent cette idée présentent différents modes d’accrochage dans la rue.

[8] Le plan dessiné permet d’en saisir le fonctionnement.

[9] Georges Boudaille est critique d’art, Délégué général de la Biennale de Paris de 1970 à 1983. Critique à Arts de 1948 à 1951 puis aux Lettres françaises dont il dirige les pages artistiques de 1958 à 1972, il collabore à plusieurs revues et a publié des ouvrages sur Picasso, Gauguin, le Musée de l’Ermitage, l’Expressionnisme, etc. Il a été président de la Section française de l’AICA.

[10] Dès les débuts et jusqu’en 1971, l’architecture était présente de manière intermittente et marginale dans la Biennale de Paris. En 1972, l’option est prise de centrer la Biennale sur les arts plastiques qui étaient sa véritable spécificité ; il est décidé de ne plus accueillir d’architectes.

[11] Mise en place de la campagne des « 1000 jours pour l’architecture » en 1980 (action de Michel D’Ornano, alors Ministre de l’Environnement et du Cadre de vie) ; création de l’Institut français d’architecture en 1982.

[12] Remise en question de l’architecture moderniste des années 1950-1960.

[13] En 1982 et 1985, publication de catalogues propres à la section Architecture, dans lesquels sont réunis articles, essais, projets et travaux : A la recherche de l’urbanité, Paris, Editions Academy, Biennale de Paris, 1980 ; La Modernité ou l’esprit du temps, Paris, Editions l’Equerre, Biennale de Paris, 1982 ; Vu de l’intérieur ou la raison de l’architecture, Paris, Editions Mardaga, Biennale de Paris, 1985.

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