« La loi du profil »


Caricature anonyme de Georges Pompidou au feutre noir, sans date [1972], fonds Georges Boudaille, dossier de l’exposition « Douze ans d’art contemporain en France », Inha – collection Archives de la critique d’art.

Le document est une caricature anonyme de 1972 représentant le Président de l’époque Georges Pompidou au profil très reconnaissable. Une légende l’accompagne : « Le profil de l’exposition ne change pas », tandis qu’au dos, on trouve l’annotation  manuscrite au crayon « La Loi du profil ».

La caricature appartient au fonds de Georges Boudaille (1925-1991), figure importante de la critique d’art française, Délégué général de la Biennale de Paris (de 1970 à 1985) et président (de 1969 à 1974), puis vice-président (de 1978 à 1986) de la section française de l’AICA, il a collaboré à de nombreuses revues[1] dans lesquelles il soutient la production artistique française contemporaine.

Il s’agit d’un dessin original, au feutre, les pliures de la feuille ainsi que la trace d’agrafe en haut laissent présumer que le dessin a été envoyé au critique, joint à une lettre. La lettre ayant disparu et la caricature n’étant pas signée, le mystère reste entier quant à l’auteur de ce portrait-charge.

La caricature se situe plus précisément dans un dossier documentant l’exposition Douze ans d’art contemporain en France, ayant eu lieu au Grand Palais entre le 17 mai et le 18 septembre 1972. Georges Boudaille a en effet constitué tout un dossier qui expose la diversité des points de vue sur cette exposition. Initiée par Georges Pompidou et organisée par François Mathey[2], alors conservateur en chef au musée des Arts décoratifs de Paris, l’exposition a alors suscité de nombreuses polémiques quant à son lien avec le pouvoir étatique, à l’instar des attaques virulentes lancées par le F.A.P. (Front des Artistes Plasticiens) ; au total cent-vingt artistes ont finalement refusé de participer à l’exposition. Le but politique assumé de l’exposition était de montrer l’importance de l’art contemporain en France face aux Etats-Unis[3]. Comme l’a montré Richard Leeman[4], cette exposition pose avant tout  le problème du regard historique sur l’art actuel.

Les documents archivés par Boudaille permettent de comprendre les enjeux de l’exposition et la complémentarité des points de vue. On y découvre ainsi les opinions des organisateurs à travers les échanges entre Mathey et Boudaille au cours de la préparation du catalogue ainsi qu’un article de Jean Clair, coorganisateur de l’exposition, sur la place de l’art contemporain en France. Pour Jean Clair, les critiques sont  injustifiées, autant celles faites par la gauche sur le rôle de Pompidou que celles faites par la droite conservatrice sur le contenu de l’exposition. On retrouve même une interview de Georges Pompidou parue dans Le Monde répondant aux accusations de politisation de l’exposition, il affirme ne pas chercher à créer de style majoritaire. La querelle se complexifie et expose, à travers l’accumulation de tracts, de lettres accusatrices et de comptes-rendus d’assemblées générales organisées par le F.A.P., les désaccords et schismes à l’intérieur même du camp de la contestation. Les journaux de l’époque relatent largement le vernissage mouvementé de l’exposition au Grand Palais, l’intervention policière unanimement dénoncée, choque l’opinion, les Malassis décrochent leurs œuvres. Ces évènements se retrouvent aussi bien dans la presse généraliste, comme Le Figaro et France-Soir, que dans la presse spécialisée, tel l’hebdomadaire Arts, dans lequel Boudaille revient le 24 mai 1972 sur « [l]’exposition “12 ans de création artistique en France” telle que je l’ai vue au grand Palais le lundi 15 mai à 15 heures ». Pour lui, l’exposition demeure critiquable au regard des choix d’œuvres alors que la polémique n’avait pas lieu d’être et a fait parler de l’exposition plus que ce dont elle méritait.

Il n’en demeure pas moins que les quelques traits anonymes de feutre noir, rapidement tracés sur une feuille blanche, cristallisent ainsi un moment précis de la pluralité des débats sur l’art contemporain en France donnant lieu à des mutations institutionnelles qui redistribuent les rapports entre art et pouvoir.

Tatiana Tyrakowski


[1] Lettres Françaises, Opéra, Arts, Les Nouvelles Littéraires, CimaiseXXème siècleStudio InternationalArt Press+-0Connaissance des ArtsLa Vie des Arts

[2] Voir le catalogue d’exposition Douze ans d’art contemporain en France 1960-1972 (dir. François MATHEY), Paris, éd. des Musées Nationaux, 1972. A propos de Mathey, voir l’important travail réalisé par Brigitte Gilardet pour reconstituer son activité et ses réseaux professionnels et institutionnels dans son ouvrage issu de sa thèse de doctorat  Réinventer le musée – François Mathey, un précurseur méconnu (1953-1985), Dijon, Les presses du réel, 2014.

[3] « Mon idée était la suivante : depuis les années 1950-1960, il était admis dans le monde des arts que Paris avait été définitivement supplanté par New York. Or il m’apparaissait que non seulement la France était restée terre d’élection et de travail pour de très nombreux artistes de toutes nationalités, mais que se dessinait un renouveau français dans la création artistique récente. » (Georges POMPIDOU, entretien publié dans Le Monde, 17 octobre 1972).

[4] Voir Richard LEEMAN, Le Critique, l’art et l’histoire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 177-206 (chap. «  « L’exposition Pompidou »: Face à l’histoire  ») .

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