Entangled Methodologies

 

Article de Clélia Barbut, sociologue et historienne de l’art, spécialiste de la performance, chercheuse invitée aux ACA en 2020.


« L’archive pétrifie ces moments au hasard et dans le désordre ; chaque fois, celui qui la lit, la touche ou la découvre est d’abord provoqué par un effet de certitude. La parole dite, l’objet trouvé, la trace laissée deviennent figures du réel. Comme si la preuve de ce que fut le passé était enfin là, définitive et proche. Comme si, en dépliant l’archive, on avait obtenu le privilège de « toucher le réel ». »

Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Éditions du Seuil, 1989, p. 18.

 

C’est le premier objet qui s’est présenté quand je suis entrée dans le fonds d’archives de Nathalie Magnan. L’enveloppe à la bordure rayée contient une pelote de fils à coudre colorés et une étiquette cartonnée. Les fils se présentent comme un amas de nœuds et d’entrelacs blancs, gris, rouges et noirs, et l’étiquette comprend des indications suivantes : « Nathalie Magnan, METHODOLOGY, Rochester, 1980 ». Est-ce le titre d’une œuvre composée d’un ensemble de fils, dont l’enveloppe aurait conservé le titre et le cartel ? Je n’ai pas trouvé d’autre document dans les archives qui permette d’établir l’identité de ces objets, mais il m’intéresse de faire persister le questionnement : à partir du fonds de Nathalie Magnan, que nous invite à penser cette pelote méthodologique ?

Née à Marseille où elle a vécu jusqu’à son baccalauréat, Nathalie Magnan a fait une licence de Lettres à Nanterre avant d’arriver à Rochester, où se trouve l’Université d’État de New York. Elle a 24 ans en 1980, arrivée depuis quelque mois aux États-Unis où elle restera dix ans. A Rochester, elle passera un Master of Fine Arts au sein du Visual Studies Workshop où elle se forme à la photographie, à l’installation, aux livres d’artistes. Parmi ses enseignant·es, Helen Brunner, Nathan Lyons, Keith Smith et Steina Vasulka. De son apprentissage au Visual Studies Workshop, Nathalie Magnan dira plus tard qu’il s’est développé autour des multiples : des cartes postales, des livres d’artistes en off-set, puis avec la photographie et enfin avec une caméra 16mm. Parmi les témoins de cette période dans les archives, on trouve de très nombreuses séries de photographies imprimées en noir et blanc sur des longues bandes de papier argentique. L’une des installations qu’elle a réalisées au sein du VSW est titrée « The Work of Art in the Age of Mechanical Reproduction ». Elle est composée d’un vélo encastré dans une haute structure de bois, dont le mouvement du pédalier active le déplacement d’une bande photographique. Longue d’une dizaine de mètres au moins, celle-ci est fixée par des câbles et de meut grâce à un système de poulies. La personne qui s’assoit sur la selle active en pédalant le passage de la bande qui se déplace sous ses yeux – une technique qui imite, manuellement et sans projection, le déroulement de la pellicule cinématographique. Du point de vue de la méthode, ce travail sur les multiples indique un intérêt pour la machine, les techniques liées à la reproductibilité, la fragmentation de l’espace et du temps.

Nathalie Magnan passera ensuite cinq ans au sein du programme interdisciplinaire d’Histoire de la conscience de l’université de Californie à Santa Cruz entre 1985 et 1990. Auprès de Wendy Brown, Victor Burgin, Donna Haraway, Teresa de Lauretis, elle s’y spécialise alors en études féministes, études gays et lesbiennes, cultural criticism, film et vidéo indépendants. « L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique » de Walter Benjamin est l’un des trois textes à lire dans le cours de « Photo-Mechanical Reproduction » qu’elle y donne quelques années pendant les sessions d’été. Dans la partie pratique, les étudiant·es sont invité·es à utiliser des techniques comme la photocopie, la photographie, le photomaton, pour produire des cartes postales, des affiches, des livrets, des fanzines. A cette période Nathalie Magnan s’engage largement dans l’activisme au sein des communautés lesbiennes, féministes et LGBT de Santa Cruz, et les approches pédagogiques et esthétiques qu’elle explore ont partie liée avec un questionnement politique au sujet de la représentation des identités. Son intérêt pour les techniques de reproductibilité est toujours aussi manifeste, avec un goût qui s’affirme pour la réutilisation des matériaux trouvés, ou found footage, et pour le montage. Mais celle-ci se lie dorénavant avec les contenus : ainsi la « réutilisation » souligne-t-elle dans un essai qu’elle écrit au sujet de la vidéo résistante, c’est aussi celle de l’injure, une stratégie caractéristique des stratégies d’affirmation des minorités sexuelles.

A Santa Cruz, Nathalie Magnan développe enfin sa pratique de la vidéo et du film. Elle réalisera plusieurs films avec le collectif Paper Tiger Television, qui revendique une esthétique low-tech et le « cartoony collage », et produit une critique de certains discours médiatiques dominants. Dans Donna Haraway Reads the National Geographic on Primates[1] met en scène l’historienne des sciences et enseignante au département d’histoire de la conscience de UCSC, dont Nathalie Magnan a été l’assistante plusieurs années durant la seconde moitié de la décennie 1980. Donna Haraway donne un exposé précis et documenté au sujet du traitement du sujet des primates par le magazine National Geographic. Son exposé, dont le versant verbal correspond parfaitement aux critères d’une présentation scientifique sérieuse, est néanmoins mis en scène à travers un ensemble loufoque et saugrenu de gestes, d’accessoires et de costumes. Durant les quelques minutes finales l’enseignante est par exemple progressivement entoilée par l’une des participantes qui lie des fils autour de son buste et de son cou, tandis qu’une autre brandit l’inscription « Cyborg Loop » sur une pancarte. « Cyborg », c’est le nom du manifeste qu’a publié Donna Haraway en 1985, devenu depuis un texte de référence et dont Nathalie Magnan initiera dix-sept ans plus tard la traduction et la publication en France[2]. La pancarte y fait référence en lui accolant le terme de « Loop » (boucle), tandis que ce motif est lui-même reproduit par la présence sensible des fils. Pour finir Donna Haraway s’empare d’une pelote de laine violette, et le plan du générique est cadré sur ses doigts enchevêtrés dans les fils, sans que l’on sache si elle cherche à les démêler ou au contraire à se laisser guider par leurs sinuosités.

L’enchevêtrement, une notion que Michel Foucault employait pour caractériser les rapports complexes entre le visible et le dicible[3], est donc présenté par le film comme un objet à la fois tangible et conceptuel. C’est à ce titre que sa présence dans les archives de Nathalie Magnan m’intéresse, ainsi que pour les circulations intellectuelles dont il témoigne. A l’heure où la discipline de l’histoire s’enrichit de méthodologies qui prennent en compte les « entanglements » – connexions, croisements, hybridités et métissages – cette pelote dans les archives fait figure d’invitation à penser ces motifs – boucle, nœud, entrelacs – comme des idées et comme des outils.

***

Je remercie les Archives de la critique d’art, leur directrice Antje Kramer et Laurence Le Poupon, archiviste, pour leur généreuse invitation et l’accueil chaleureux qui m’y a été réservé pour ces recherches fructueuses dans le fonds d’archives de Nathalie Magnan. Je remercie Elvan Zabunyan de m’avoir invitée à parler de ces recherches dans son séminaire et d’avoir, au cours de notre discussion, mis le doigt sur la pelote et son équivocité. Je remercie également l’Institut national d’histoire de l’art qui a soutenu ce projet de recherche en cours par une bourse de mobilité.


[1] Donna Haraway Reads the National Geographic on Primates, directed by Paper Tiger Television, New York, 27 min, 1987.

[2] Donna Haraway, « Le manifeste cyborg », in Annick Bureaud & Nathalie Magnan (dir.), Connexions : art, réseaux, média, Paris : École nationale supérieure des Beaux-Arts, coll. Guide de l’étudiant, 2002.

[3] Michel Foucault, « Les mots et les images » (1967), Dits et écrits Tome I (1954-1969), Paris : Gallimard, coll. « Quarto », 1994, p. 621.


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